LES PORTES ANCIENNES DE BARCELONNETTE
La Vallée possède nombre de belles portes. A Barcelonnette, les plus anciennes ne sont pas antérieures au 18ème siècle (1), du fait, probablement, des nombreux incendies qui ont ravagé la ville ; celui, notamment, de 1628 (troupes du Marquis d'Uxelle en guerre contre la Savoie dont Barcelonnette faisait partie), ceux de 1691 et 1693 (troupes du Marquis de Vais). Ces incendies étaient d'autant plus dévastateurs que les maisons serrées, avec leur charpente de mélèze, leur couverture de bois, possédaient toutes de grands greniers à foin.
D'une manière générale le style de ces portes présente un retard (un demi-siècle ?), qui va en s'amenuisant, sur celui de leur époque. Ces caractères ressortent nettement d'une comparaison entre une porte de la Vallée, et une porte languedocienne : la première procède d'un goût classique ( pilastres, chapiteaux) sa facture est d'une légèreté solide. C'est un art de surface (encadrements à peine saillants) à l'opposé de l'art languedocien (27) qui traite de volumes (encadrements simples et massifs aux lourdes et profondes moulures, aux clavaux saillants, s'intégrant à l'architecture). Le dessin racé et rigoureux de la porte 27,ses rapports de volume soulignés par des ombres d'esprit presque moderne, qui lui confèrent une beauté stricte et sévère, sont à l'opposé de l'affabilité provençale, à laquelle se mêle une pointe de ruralité bon enfant, des portes de la Vallée.
L'encadrement des portes de l'Ubaye est fait de roches dures d'un gris veiné, plus rarement de ce beau calcaire noir à grain fin (ayant l'apparence de l'ardoise) introuvable aujourd'hui, dont on faisait les dalles et les bordures de trottoir ainsi que les éviers. Il est le plus souvent constitué de pilastres soutenant un arc.
On remarque à toutes les époques un type de portes apparentées par l'esprit : petites portes très simples, voire rustiques, témoignant du goût qu'a toujours eu la Vallée pour l'arc en plein cintre terminant un couloir voûté de même. La porte (1) illustre ce type avec son encadrement sans pilastres, fondu dans le mur, réalisé par des pierres longues et élégantes de section carrée. Souvent ces portes voisinent avec de grandes ouvertures de même facture (1,3) qui étaient en ville des entrées d'écurie.
Portes de la 1ére partie du XVIIIè siècle
a) elles sont quelquefois du modèle simple décrit ci-dessus où s'introduisent parfois des pilastres avec socles et chapiteaux (5). Quelquefois aussi, l'encadrement ne comporte que des montants et linteau de pierre (8,7), respectivement de 1717 et 1732.
b) Plus souvent, la porte est d'un modèle large qui a peut-être quelque parenté avec celle des fermes montagnardes (servant aussi aux animaux). Leur type est celui de la porte (9) de 1735 : arc en plein cintre, quelquefois incomplet, pilastre portés par des socles rudimentaires et soutenant des chapiteaux simplifiés. Les vantaux sont divisés verticalement, redivisés horizontalement en deux parties et traités dans l'esprit du 17ème siècle : panneaux fixés sur un cadre par des gros clous forgés, motifs gorgés de sève dont l'exubérance est atténuée dans des compositions ordonnées, (9), 1735, panneaux à "pointes de diamant" (10), 1732. L'imposte est protégée par une ferrure massive plus ou moins complexe, souvent d'un dessin très serré rayonnant autour d'un motif central (9,12) ou fait de spirales centrées sur la fleur de lys (6,11).
c) la porte (14), 1730, est déjà d'un modèle très différent, d'esprit régence : la division des vantaux se fait horizontalement en 3 parties et n'est plus redivisé verticalement. Deux panneaux en chapeau de gendarme s'équilibrent sur chaque vantail de part et d'autre d'un carré central. L'encadrement reste très simple.
Portes de la 2ème partie du XVIIIè siècle
On observe un hiatus très net entre l'ensemble précédent qui groupe ses portes autour des années 1730-1735, et un nouveau groupement autour de 1760. Peut-être faut-il y voir la trace des incendies de 1740 1760 qui ont conduit à une redistribution des maisons de la ville et donc à l'apparition d'un nouveau style.
Avec les portes de cette époque, l'art de la vallée atteint un sommet. L'encadrement moins grêle, moins "plaqué", plus intégré à l'architecture, se fait plus élégant. Cela tient à la forme légère en "anse de panier" vers laquelle tend l'arc et à la perfection de la mouluration (15), 1765. Les vantaux, en beau noyer blond du pays, sont divisés en 3 parties dissymétriques. Cette ordonnance et ces moulurations rappellent le début du XVIIIè siècle, (grand panneau central en chapeau de gendarme, panneau inférieur carré caractéristique du style parisien de 1730, petit panneau supérieur en "accolades"). Quelques portes présentent, sur leurs montants de pierre et le cintre, des panneaux en creux d'un dessin Louis XV (16), 1782 et, sur le panneau inférieur des vantaux, le relief mouluré provençal du carré quadrilobé.
La petite porte (17) a son panneau inférieur très divisé (en imitation des panneaux à encadrement complexe de l'époque) et deux motifs sculptés aux angles du panneau supérieur.
Les impostes, légères et mouvementées, présentent des contre-courbes d'esprit Louis Xv et sont remplacées quelquefois, à la fin du siècle, par deux rayons de bois issus d'un médaillon (15), 1765 et (17). La "Marianne" du médaillon de (15) est évidemment postérieure.
La porte (18) est singulière. Avec ses vantaux Louis XVI elle a un aspect néoclassique. La maison est pourtant plus ancienne. De grosses pierres en bossage remplacent pilastre et arc. Une pierre curieusement moulurée fait office de chapiteau. L'impression, celle d'une noble demeure italienne, est confortée par le "porche à l'italienne" dont une pierre du garde corps, sculptée d'un blason ultramontain, subsiste seule dans le jardin. La maison, avec son escalier jadis tapissé de faïences de Moustiers, sa belle rampe de fer forgé, a été décrite par le Chanoine Pélissier (semaine de Ste Cécile) pour avoir été "l'hôtel" (oustal) de l'intendant de Provence. Beaucoup de maisons devaient posséder de tels porches, comme en témoigne la surélévation des seuils (9,15..). Il serait bon de les rétablir après la suppression de trottoirs, faute de quoi les façades paraissent "arasées".
Portes du XIXè Siècle
Dés la fin du XVIIIème siècle, l'ouverture des portes devient haute et étroite (19), 1788 et (20), 1797. Il n'y a plus de pilastres mais continuité entre les montants et l'arc qui n'est plus que légèrement cintré où remplacé par un linteau. L'entablement de pierre avec sa corniche en relief quelquefois important est caractéristique (20), (21), 1812 ; Les montants fréquemment en pans coupés avec motifs en creux, se simplifient par la suite (22, 23). Les vantaux redeviennent équilibrés (entre haut et bas), se divisant même souvent en deux parties (19). La mouluration inspirée quelquefois du Louis XV est mouvementée et présente des contre courbes (23, 24) dont l'exagération trahit l'anachronisme (soleil à rayons ondulés de la porte 23), porte 24 de 1886 qui pourrait bien être une porte plus ancienne réutilisée tant sa mouluration en relief a de beauté et d'ampleur.
Les impostes ? importantes et hautes au regard de la porte ? possèdent souvent de belles ferrures massives dont le motif est à structure verticale ou à croisillons. Ce sera plus tard un simple cadre de bois.
MARTEAUX
De toutes ces époques, on admire de beaux heurtoirs : serpent couronné en fer forgé (7, 15), serpents de bronze affrontés (16) ou anneaux. Le plus curieux orne une très humble porte : c'est une simple réglette de fer sur laquelle, encore à demi replié, s'étire un serpent (2).
__________________________________________________
En rédigeant ce document, nous avons moins cherché à faire œuvre archéologique qu'à intéresser les " Valeians " à ce qui est un élément de leur richesse ... et à les inciter à les mettre en valeur.
Nous avons déjà réussi : certains, que notre entreprise à ses débuts surprenait, nous ont loyalement avoué qu'ils regardaient nos portes pour la première fois... et qu'ils les trouvaient belles.
A notre tour, nous aurons la loyauté de reconnaître que les initiatives de la municipalité, notamment son aide en vue du ravalement des façades, rejoint notre préoccupation : telles portes que nos photographies montrent dégradées et poussiéreuses sont aujourd'hui rutilantes de leur beau noyer blond de l'Ubaye.
___________________________________________________
(1) La très belle porte en " pointe de diamant " de l'Eglise St Maurice (chapelle de Pénitents) devait être d'époque 1650. De même aussi la porte principale (des dames) de l'ancienne Eglise St Pierre, avec ses motifs sculptés, étaient ancienne. Ces deux portes ont été vendues et sont, paraît-il, dans des résidences secondaires. La porte sud (des hommes) de l'ancienne Eglise St Pierre a été replacée avec son encadrement de pierre à la nouvelle Eglise (façade ouest). Le tout est sans ancienneté (19 ou 20 éme) et sans valeur.